Le lézard et le caméléon

Le lézard et le caméléon

Il était une fois un caméléon qui souhaitait fabriquer de l’huile. Il se rendit chez le lézard pour lui emprunter des noix de palme. Ce lézard habitait à l’autre bout du village, tout près de la grande route. Il accueillit très bien le caméléon, avec beaucoup de courtoisie. Ce n’est pas qu’il était faux ou hypocrite, mais juste un peu égoïste. C’est à dire qu’il recevait très poliment ses voisins, mais toujours avec l’espoir de réaliser une bonne affaire grâce à eux. Il interrogea donc le caméléon sur l’objet de sa visite.

Mieux vaut s’entraider entre voisins, n’est-ce pas ? Le caméléon raconta qu’il devait faire de l’huile, mais qu’il se trouvait malheureusement sans noix de palme. Il ne savait pas comment cela était arrivé ; e fait est qu’il ne lui en restait pas une. Oui, il était assez pressé. Il aurait bien aimé s’en procurer dans la journée.

Le lézard réfléchissait à grande vitesse pendant que le caméléon détaillait l’histoire de noix de palme. A vrai dire, cela prenait du temps, car il était bavard.

« Je t’aiderais volontiers, commença le lézard. Seulement, je suis moi-même à court de noix de palme. J’ai utilisé les dernières il y a peu et j’aimerais en acheter pour moi aussi. »

C’était vrai, d’ailleurs. Il ne refusait pas de rendre service à l’occasion, mais là présentement, il ne pouvait dépanner son voisin. Dans sa tête, il élaborait tout un plan qui lui permettrait de gagner un peu d’argent grâce au caméléon.

« Il suffirait de se présenter au marché. Je n’y suis pas allé dernièrement, mais je compte m’y rendre demain matin. Ne t’inquiète pas. Je ramènerai des noix pour toi. »

– C’est bien aimable, répondit le caméléon que cela n’arrangeait pas. Si j’en trouvais deux ou trois dans la journée, cela me dépannerait tout de même. Je te remercie néanmoins de ta proposition.

– Tu sais très bien que nous manquons de palmiers par ici, insista le lézard. Tu ne trouveras pas de noix dans le village. Je te l’ai dit : il me faut aller au marché demain. Je penserai à toi. »

Le caméléon répondit que ce marché n’était pas si proche que cela ; la route était plutôt longue et il ne souhaitait déranger personne. Le lézard tenait absolument à profiter de cette aubaine et il répétait qu’il devait de toute façon se rendre dans la ville voisine pour des achats personnels. La commission ne le dérangeait en aucune façon.

Le lendemain matin, bien avant le jour, le lézard partit donc à grande allure en direction de la ville. Il marcha si vite qu’il arriva avant l’aube. Il traversa les faubourgs, explora le centre, revint en périphérie. Mais rien, pas plus de marché que de cornes sur sa tête ! La grande place centrale était déserte. Seuls des chiens rongeaient leurs os en se disputant, tout au bout. Déçu, il prit le chemin du retour, triste d’avoir manqué une bonne affaire. Car il espérait vendre les noix de palme au caméléon avec un joli bénéfice.

Il lui vint une idée : il ramènerait quand même des noix de palme ! La prochaine ville n’était pas si éloignée. Il en achèterait là-bas, voilà tout. Il se mit en route avec une belle ardeur. Malheureusement, il se perdit en brousse, car il ne connaissait pas le pays. Sa marche l’amena devant une rivière trop large pour être franchie. Il la suivit longtemps, s’égara dans un marigot, revint en arrière. Il finit par trouver un paysan qui lui expliqua le chemin à suivre. Il reprit bientôt son avance rapide.

Hélas ! Quand il arriva dans cette fameuse ville, si justement réputée pour son grand marché, celui-ci était clos. Les agriculteurs finissaient de ranger leurs étalages. Le lézard parcourut la place en tous sens, désespéré. Personne n’avait à vendre une seule noix de palme ! Il était trop tard.

Trop tard ! Le lézard rageait : pas de marché là-bas, trop tard ici ! Quelle mauvaise journée !

Il rentra donc chez lui, à grande allure, pressé de retrouver sa chère maison. Ô surprise ! Quand il traversa la ville proche de chez lui, il s’aperçut que le marché avait bel et bien eu lieu, comme d’habitude. La place était couverte de détritus que les balayeurs publics n’avaient pas encore ôtés. Tout au bout, plusieurs chiens se disputaient des os volés au boucher. Bien entendu, sur cette vaste surface, aucune chance de trouver une noix de palme !

Le lézard était doublement déçu ; il avait tant voulu gagner de l’argent à l’insu du caméléon qu’il rageait contre la malchance. Il ne comprenait pas qu’il avait marché trop vite ce matin. Tout à son idée de bénéfice, il avait filé sur la route comme le vent. Mais il était arrivé trop tôt. Il ne s’en était même pas aperçu, tant il était obsédé par l’argent qu’il voulait gagner avec les noix. Et voilà qu’il revenait à la maison, bien fatigué, déçu, furieux contre lui-même, presque fâché contre le caméléon qui était venu le tenter avec ses noix de palme.

Pendant ce temps, ce même caméléon était parti au marché lui aussi, parce qu’après tout on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Il se méfiait un peu du lézard : saurait-il lui choisir les meilleures noix ? De plus, étant un peu avare, il craignait d’avoir à donner une récompense au voisin pour le service rendu. Il arriva donc à la ville dans la matinée, quand le marché était en pleine activité. Le caméléon prit le temps de visiter plusieurs marchands de noix de palme afin de comparer es produits et les prix, car, nous l’avons dit, il ne dépensait pas volontiers son argent. Enfin il rentra chez lui, fort satisfait d’avoir réglé son affaire au mieux de ses intérêts. Il ne devait rien au lézard et les noix qu’il rapportait étaient vraiment magnifiques. Et pas chères ! Tandis que l’infortuné lézard arrivait trop tard dans la grande ville éloignée, le caméléon revenait chez lui et s’affairait à préparer le repas pour ses enfants.

Le soir venu, alors qu’il prenait le frais sur le pas de sa porte en compagnie d’un voisin, ils virent passer le lézard, fatigué, couvert de poussière. Celui-ci ne s’arrêta pas. Il ne tourna pas même la tête, furieux d’avoir perdu sa journée, pressé de rentrer chez lui pour se désaltérer et se reposer. Le caméléon ne chercha pas à l’interpeller. Il dit seulement à son voisin ; « Ce pauvre lézard, toujours pressé. »

Dans la vie, rien ne sert de courir. Mieux vaut réfléchir, et alors, le proverbe se vérifiera : qui va doucement va sûrement.

 

Texte issu du recueil de contes « Contes des nuits congolaises » de Célestin N’Guemba