La bouche des vieux et l’esprit des enfants…

« La bouche des vieux pue mais ne ment pas».
Joli petit proverbe congolais qui a provoqué l’hilarité générale lors d’un atelier. Et pourtant il était parfaitement approprié. Un enfant, Espoir, avait écrit un très beau texte, hommage à la vieillesse. En voilà l’essentiel :

Un roi fait passer une loi ordonnant aux jeunes du royaume de tuer tous leurs vieux. Un enfant « qui aime beaucoup son grand-père et ne veut pas le tuer » le cache dans la montagne. Bien plus tard, un serpent entre dans le palais et s’enroule autour du roi. Panique générale. Les jeunes cherchent que faire. Tuer le serpent ? Cela tuerait le roi ! Ils réfléchissent vainement. Alors l’enfant retourne voir son grand-père et lui demande de l’aide. Ce dernier lui dit de prendre une poule et de retourner au palais. Lorsqu’il sera à coté du roi, il jettera la poule, ainsi le serpent la suivra et le roi sera délivré. Ainsi fut fait et le roi fut sauvé grâce au dernier vieux.

Conte qui résonne beaucoup. Bien sûr bien d’autres histoires s’avèrent similaires, mais j’ai trouvé cela très juste, d’autant plus en en parlant avec eux. Et tandis que les enfants discouraient de l’importance des personnes âgées, je me remémorais tout ce que j’ai appris de ces enfants. Ils ont une sagesse incroyable. Ceux-là en particulier. Bien sûr il y a beaucoup d’absents, bien sûr ils ne comprennent pas toujours ce que je leur demande, bien sûr… Mais ce qui sort depuis que nous avons commencé à créer des histoires ensemble m’impressionne.

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Enfin, une fois passés les déboires dus à l’évidente différence de culture. Difficile par exemple de parler de choses imaginaires. Tout est expliqué par Dieu ou la magie. Un point c’est tout.

    — Imaginez un héron qui devient roi de la RDC.
    — C’est impossible. Et qui voterait pour lui ?
    — Du riz qui se met à parler ?
    — C’est un miracle !
    — Oui, mais imaginons, que pourrait-il bien dire ? Par exemple, peut-être qu’il pourrait raconter ce qu’il voit.
    — Ben non, le riz n’a pas de yeux.

Hum, certes. Voilà comment à tourné court le jeu de création autour de la question « Que se passerait-il si… ? » Difficile d’aller plus loin que le « c’est un miracle », « Dieu l’a voulu »…

    — Que se passerait il si les adultes disparaissaient et qu’il ne restait que des enfants ?
    — Il faudrait chercher où sont passés les adultes.
    — Que se passerait-il si votre lit devenait un avion ?
    — Je me réveillerais, ce serait un rêve.

Idem pour les questions que les enfants ont eux-même imaginé sur le même modèle :

    — Que se passerait-il si un blanc devenait noir ?
    — Dieu l’aurait voulu, donc ce serait une bonne chose.

Un peu déconcertant au début. Il faut trouver une autre approche, les pousser à dépasser ces visions pour inventer une histoire. Lorsque l’on en discute, Joyeuse s’exclame : « Mais moi je croyais que les histoires dans les livres, c’était la vérité ! ». Pas toujours… Mais je comprends mieux.

Une fois passés l’étonnement et disons-le, la déception, je reviens à une autre méthode : laisser libre cours à leurs pensées en les laissant totalement maîtres de l’histoire, sans aucun cadre. A eux de tout trouver, créer. Ils choisissent un personnage, un lieu, un temps puis ce qu’il arrive à ce personnage. Je les fais voter et leur rappelle qu’il faut trouver la finalité de leur histoire en choisissant ce que va montrer ce personnage, ce qu’il devient et donc le sens de leur texte. Cela marche bien mieux même s’ils restent totalement terre à terre. Mais bien qu’ils ne passent pas par l’imaginaire tel que je l’avais imaginé, ils expriment beaucoup de choses. C’est là l’essentiel.

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Cela se fait de façon tout à la fois dure et sensible. La majorité veulent parler d’un enfant. Un enfant perdu, dont la mère est morte, tuée et/ou violée par des bandits (je passe les détails). Un enfant qui apprend à survivre et qui finit toujours par aider les autres, famille ou village, qu’il protège, qu’il soigne, à qui il apprend comment vivre dans la forêt, etc. Réalité crue, espoir et désir de vivre en paix, en harmonie. D’ailleurs, la première loi que ferait passer le fameux héron, roi de RDC serait de « mettre fin aux guerres tribales, augmenter le sentiment patriotique, et faire revenir les réfugiés ».

L’imaginaire entre en jeu avec la magie, la sorcellerie, les démons. Ainsi un sort entraîne l’enfant dans la forêt, un magicien lui donne le don d’entendre les pensées de gens ou de parler aux animaux. Ou bien il se fait emporter par le Kizimungala, personnage de l’imaginaire congolais (et burundais), en même temps monstre, sorcier, esprit d’un mort, animal qui se transforme… Selon les enfants, à chacun de faire bon usage de cette magie.

La magie sert pour tout, et comme elle explique facilement la moindre chose inhabituelle, pas besoin de chercher plus loin. La réaction avait été la même après la lecture des textes des enfants. Un texte raconte comment une petite fille s’envole d’un vélo pour devenir nuage : Sorcellerie. Un autre comment un dresseur et son tigre échangent de corps : Sorcellerie. Un fille qui souhaite devenir une sorcière, c’est quelque chose de mauvais. Cependant certains ont demandé quelle était la formule magique pour s’envoler…

Cet apparent manque d’imaginaire révèle d’autres choses. « Les blancs ont l’habitude d’inventer des choses. Ce sont eux qui ont créé la plupart des machines. Pour nous, c’est beaucoup plus dur. De toute manière, nous, nous sommes moins intelligents que les blancs », Kadogo, 14 ans.

Et pam, prends toi ça dans les dents. Merci la colonisation. Insidieux sentiments qui règnent partout en maître. De l’école jusqu’au terrain de foot, en passant par les téléfilms dont la télé est saturée. Cela mène à nombre de discussions, de débats sensibles. Chez tous, on sent très vite cette tendance à se rabaisser, ce manque de confiance. Alors que la sensibilité, l’intelligence est partout présente. Certains me laissent sans voix.

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« Ce que vous nous apprenez c’est comme du miel. Les gens intelligents sauront s’en resservir, tant pis pour les autres », Masoka, 14 ans. Moi, cela me réchauffe l’esprit de telles remarques tombées comme un cheveu sur la soupe, une plume sur un poème. Ça bout un peu en moi. Ainsi, ce que je fais sert vraiment. D’autres veulent montrer ce qu’ils sont, partager leur culture, et le font avec fierté. Lorsque l’on choisit le nom du personnage, les John, François et Fred sortent chez certains. Mais Naomie rectifie promptement : « Ah non ! C’est une histoire faite en Afrique pour des blancs, donc il faut un nom africain ». J’entends aussi des Kirikou, Rafara, Wakapete. Là, je m’y oppose directement, on ne copie pas une histoire lue la veille ! Pour l’instant, les histoires semblent en bonne voie. Une fois traduites, je les mettrais sur le site.

Asante sana,

Kwaheri

(Merci beaucoup et au revoir)

 

En photos quelques enfants des ateliers

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Atelier du jeudi matin à Bwagiriza, groupe d’enfants de 12 à 14 ans Atelier du mardi matin à Kavumu, groupe d’enfants de 12 à 14 ans
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Atelier du mardi après-midi à Kavumu, groupe d’enfants de 8 à 12 ans Atelier du lundi matin à Kavumu, groupe d’enfants de 12 à 14 ans
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Une réflexion sur “La bouche des vieux et l’esprit des enfants…

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